L’accompagnement de Marie, de l’inceste à l’amour

En plus de 20 années de pratique, bien souvent, dans mon cabinet, des clients m’ont confié des histoires extraordinaires qui représentaient pour eux un moment incroyablement fort et parfois une étape de vie essentielle avec les profonds questionnements qu’elle avait suscités. En voici trois exemples.

  • Dominique, 40 ans, arrive dans mon cabinet assez souriante, agitée, une agitation qui cache sans doute un état de tristesse ou de dépression. Elle me raconte les soucis actuels qu’elle traverse et dans le courant de la séance me livre soudain quelque chose qu’elle n’a jamais confié de peur d’être « prise pour folle »…
    Depuis enfant, Dominique a échappé à différents accidents. Un des premiers dont elle se souvient est la chute du 4e étage de l’immeuble où elle habitait à l’âge de 5 ans. Elle s’en est relevée sans blessures… et sans étonnement. Car « l’homme bleu m’a prise et portée dans ses bras, il a adouci ma chute et m’a dit : ce n’est pas le moment. » A plusieurs reprises dans sa vie et dans des moments qui pourraient être tragiques, me dit-elle, « apparait une forme bleue, d’un bleu lumineux et très clair, couleur ciel, c’est très difficile de décrire avec des mots. C’est un être qui me sauve, qui me protège ; comme un ange-gardien peut-être ? Enfant, je l’appelais l’homme bleu et aujourd’hui, je ne peux pas dire, mais c’est une forme que je sens plutôt masculine, très bonne, forte et douce. J’ai du mal à en parler alors que c’est très important pour moi, est-ce que vous me croyez ? »
  • Paul a 35 ans. Dans mon cabinet, il confie une histoire qu’il n’a jamais osé raconter et qu’il a gardée très précieusement à l’intérieur de lui, inquiet d’éventuels jugements. Il avait 17 ans. Au lendemain d’une forte dispute avec son père violent dont il se sent mal aimé, il scrute un étalage de livres sur un marché quand soudain ses yeux semblent se bloquer, il s’effondre.
    « J’ai très peur, j’essaie de me relever, j’entends des gens qui parlent autour de moi… Et tout d’un coup, je me trouve en train de descendre un escalier dans le noir, comme vers un sous-sol. Je peux en toucher les murs. Je longe ensuite un couloir, un genre d’égout. Et voilà que j’arrive devant une énorme lumière là face à moi. Je tombe à genoux et je pleure en appelant ma mère. Alors je vois sur ma droite en l’air, une forme de lumière, comme une sainte qui flotte au-dessus du sol. Je pleure, toujours à genoux, et j’ai peur, tellement peur … J’entends cette forme lumineuse qui dit : « pourquoi as-tu peur ? » C’était tellement puissant, tellement beau, c’est très difficile de mettre des mots… Paul était alors revenu à lui, très faible, il était dans un camion de secours et a été transporté à l’hôpital ; les examens n’ont rien décelé d’anormal. Aujourd’hui encore Paul dit ne pas comprendre le sens de cette expérience. Mais ce fut un passage important de sa vie : une sorte de joie de vivre naïve s’en est allée mais une « bonté de cœur nouvelle » est apparue. Ce fut aussi un grand chamboulement, cette expérience l’habite encore de manière très vivante.
  • Marie, 53 ans, arrive ce jour-là dans mon cabinet encore surprise et interrogative après une expérience étrange, qu’elle me raconte.
    « J’étais à la montagne allongée sur mon lit, réveillée. Soudain je sens des vagues qui partent du centre de mon corps. Je ne fais rien, je suis tellement surprise, et la chambre n’est plus là autour de moi. Ces vagues semblent imprimer un mouvement du bassin lent, très lent ; le mouvement du bassin donne de l’élan de part et d’autre et commence à me déplacer toujours très lentement. Je me souviens que, sans rien faire et sans rien vouloir, je me suis retrouvée à glisser imperceptiblement de l’horizontale jusqu’à descendre du lit la tête en arrière, pour arriver la tête contre le sol. Quand ma tête a touché le sol, mon regard s’est porté sur l’extérieur et j’ai revu la chambre, je suis « revenue ». Je me demande ce qui a bien pu se passer. Je me sens bien dans mon corps depuis cette histoire mais j’ai besoin de réponses. »

 

1 – La relation thérapeutique transpersonnelle

Les expériences que relatent Dominique, Paul et Marie sont particulières, mais je suis thérapeute et je les accueille donc comme j’accueille toutes les personnes : je les écoute sans jugement sur l’existence ou la non-existence de ce qui est rapporté. En tant que thérapeute transpersonnelle, je les reçois aussi avec un regard spécifique sur l’être humain.

La thérapie transpersonnelle reconnait en effet différents niveaux de conscience. Elle sait que notre état de conscience ordinaire, dit hylotropique (voir glossaire) n’est qu’un étage. Beaucoup d’autres existent, qui ne sont pas conscients habituellement. Pour moi, quand Dominique, Paul ou Marie me racontent leur histoire, je crois qu’ils ont ouvert pour un instant la porte d’une autre des réalités humaines : les niveaux transpersonnels ou holotropiques (voir glossaire). Pour la thérapie transpersonnelle, une expérience humaine est toujours polysémique : elle peut être regardée de différents points de vue qui lui confèrent plusieurs sens possibles. Elle semble se vivre à un certain niveau de conscience, mais est simultanément en lien avec d’autres plans. L’être humain est multiple, depuis un corps très physique à des niveaux d’être très subtils.

Et le thérapeute transpersonnel est évidemment suffisamment formé pour se poser d’emblée deux questions essentielles : la personne qui est dans le cabinet risque-t-elle de se mettre en danger ou de mettre en danger les autres ? Cette personne souffre-t-elle trop pour pouvoir avancer dans sa vie ? S’il y a un risque, le psy transpersonnel, comme tout psy sérieux, va faire appel à un soutien médical et peut-être recommander ou prescrire un traitement qui donnera une chance à la personne d’intégrer son expérience et de faire un chemin personnel dans de meilleures conditions.
Prenons le cas de Marie qui a des sensations corporelles si étranges… Si ces sensations persistaient et créaient beaucoup de peur, je me poserais sans doute la question de la nécessité d’un diagnostic médical et d’un éventuel traitement. Mais Marie se sent bien et elle est même reconnaissante d’avoir vécu cette expérience. Elle semble curieuse, sans être agitée. Nul besoin d’envisager autre chose pour elle qu’une écoute large et attentive à tout ce qu’elle est …
La première étape est bien sûr d’entendre, d’accueillir, de croire ; une attitude qui offre déjà au client l’opportunité de nombreuses réparations sur un plan psychologique : « je suis entendu, accueilli même dans des espaces que j’imagine inacceptables ». A un autre niveau, l’autorisation est donnée de reconnaitre d’autres parts de soi que l’enfant blessé ou l’adulte frustré et souffrant, et de faire un pas vers l’acceptation de soi et du mystère de la vie et de l’humain.
Quand j’accueille Paul, je me dis que la dispute avec son père a dû le mettre dans un état de choc. Je peux imaginer que cette secousse émotionnelle a ouvert une brèche énergétique dans son corps et créé une rupture. Enfin, je peux faire l’hypothèse que le désespoir de Paul l’a conduit à traverser son ombre et à rencontrer, « au fond du trou » la lumière, pour lui cet être éclatant. Dans tous les cas, cette expérience inclut et dépasse son histoire personnelle psychologique : c’est une expérience transpersonnelle avec le trésor de ses différents niveaux de sens.
Je peux proposer plusieurs pistes de compréhension, mais en général je préfère aider à explorer ces sortes de « rêves ». Je ne vais pas donner de réponse ou d’interprétation précise. Je vais accompagner les personnes afin qu’elles découvrent les leurs. Ainsi Dominique se demande si cet homme bleu qui la protège n’est pas son ange gardien. Si elle était d’une autre culture, elle l’appellerait sans doute autrement. Mais j’outrepasserais mon rôle en me positionnant précisément à ce sujet.
Si la thérapie transpersonnelle croit en une dimension plus vaste de l’être humain (qu’on appelle en général la dimension spirituelle), elle n’a pas de dogmes particuliers, et aucun attachement à telle ou telle représentation divine ou voie spécifique. Elle peut accompagner les personnes dans leurs engagements ou croyances, mais elle n’impose, ni ne propose de modèle donné. En cela elle se distingue très nettement des voies ou religions spirituelles, des groupes religieux et aussi des sectes de tous ordres. C’est une thérapie, avec un (des) thérapeute (s), un accompagnement et un cadre thérapeutique cohérents.

2 – Le cheminement de Marie

Quand elle arrive dans mon cabinet et me raconte l’expérience relatée ci-dessus, Marie a déjà fait quatre années de thérapie transpersonnelle avec moi. Elle a été abusée sexuellement par son père jusqu’à l’âge de 15 ans. Un mois avant son vingtième anniversaire, son père se suicide. A 20 ans, Marie imagine qu’elle ne sait rien faire : ni penser, ni parler, ni écrire.

Quand je la rencontre, elle a 49 ans et a déjà suivi plusieurs thérapies. Elle traverse une dépression récurrente et connaît des moments de coupure très forte avec les autres et aussi avec son propre corps. Elle a encore de la peine à entreprendre dans sa vie et se sent terriblement seule. Les différentes thérapies lui ont donné « des bouts de confiance » dit-elle, mais elle manque vraiment d’une sécurité de base. Apparemment, elle s’adapte très bien à ce que la vie lui offre, mais en se coupant totalement d’elle-même et de ses sensations. Souvent elle ne sait pas dire non. Dans ses relations avec les hommes, elle se referme sexuellement très vite. Sa peau est la plupart du temps absolument insensible. Elle a d’énormes difficultés de contact sauf avec les enfants. Elle s’occupe d’ailleurs d’enfants dans son métier, le seul espace de sa vie où elle se sent vraiment bien.
Nous allons parcourir ensemble les étapes principales du cheminement de Marie dans cet accompagnement transpersonnel sur plusieurs années. Chacune de ces étapes, souvent nommées par elle, est illustrée par un moment marquant ou une expérience en thérapie, parfois avec un texte qu’elle a écrit. Au fil de ce parcours, plusieurs aspects spécifiques de la thérapie transpersonnelle seront mis en lumière.

– Les états de conscience élargis

Le « diable » ?
Au début de sa thérapie avec moi, Marie est en stage de groupe. Cet épisode intervient pendant une expérience de transe. Marie ne peut pas le raconter car elle ne s’en souviendra pas. Je rapporte ce dont je fus témoin :
Soudain le corps de Marie se révulse, elle se dresse, les bras en arrière, en hurlant. Son visage se transforme complètement, il est méconnaissable. C’est un visage grossier presque laid – elle a habituellement les traits fins – la bouche est largement ouverte et laisse sortir un hurlement à vous glacer les os. Les yeux sont exorbités et semblent aussi expulser quelque chose de malsain. J’étais face à Marie, je dois me décaler, tellement l’énergie qui émerge d’elle est puissante et agressive, elle semble toxique. Je pourrais dire : c’est un démon ou le diable. Je me relie à du plus vaste, du plus lumineux. Je suis vigilante, sentant que la peur pourrait me saisir. Mais j’ai confiance, j’accompagne le jaillissement et accomplis avec mes co-thérapeutes une sorte d’exorcisme. Ensemble, nous nous centrons vraiment dans le corps en priant chacun à notre manière, jusqu’à émettre d’une voix très puissante un « stop » à cette énergie dévastatrice. Le cri cesse, le corps de Marie s’effondre. Elle est épuisée, ne se souvient de rien.
Cette expérience très impressionnante marque le début d’une nouvelle période dans la thérapie de Marie. Indéniablement, « quelque chose » sort, que je peux considérer sous différents angles : l’énorme souffrance de Marie enfin exprimée, le crime de l’inceste, l’ « esprit » de son père abuseur ? Sans doute tout cela à la fois si je fais référence aux différents niveaux d’être que j’évoquais au début de cet article; l’essentiel est là d’être présent, contenant, sans fléchir face à cette puissance.
Par la suite Marie retrouvera souvent la douleur et la violence, le non-sens de l’inceste, mais jamais avec cette intensité. Comme si le pire était parti… Car pendant près de 18 mois, toutes les expériences de Marie se rapprochent de celle-là. Son corps vit une expérience de douleur extrême, de haine et de rage qui semble vider peu à peu une charge enkystée dans son corps et dans son énergie. L’expression en est très intense mais pendant des mois, elle n’en garde pourtant pas le souvenir comme, enfant, elle oubliait les intrusions de son père dans sa chambre la nuit. L’abus sexuel surtout chez l’enfant peut rarement être pensé …
Ensuite peu à peu elle pourra sentir davantage et il s’agira pour elle de reconnaitre ce qu’elle a vécu et donc, il s’agit d’abord que moi, sa thérapeute, et le groupe quand elle est en séminaire, la reconnaissent comme victime : son père a transgressé une loi et elle en a été victime. Marie a besoin de beaucoup de temps pour reconnaître ce qu’a vraiment vécu cette petite fille, et pour admettre et croire que c’est quelque chose d’inacceptable.
Les expériences intenses que propose la thérapie transpersonnelle sont appelées aussi « chaotiques » ou « paroxystiques ». Ce sont des sortes de transes qui élargissent l’état de conscience. Cet élargissement est induit par différents moyens comme une respiration particulière, la musique, un geste répété, le rythme, la danse… ainsi la Respiration Holotropique qui associe une respiration intense et rapide à une séquence musicale spécifique (voir glossaire).

– Les rites

Sortir de la victime
La thérapie transpersonnelle accorde aussi une place importante aux rituels et rites de passage. Un rituel est un ensemble de rites, une structure dans le temps avec des gestes, des paroles éventuellement, qui permettent d’accompagner une étape de conscience, de vie, de transformation, de marquer un passage. Dans les sociétés traditionnelles, les rites et rituels rythmaient le temps et inscrivaient les étapes de croissance dans une dimension collective et souvent sacrée. Nos rituels d’aujourd’hui (mariage, bac, permis de conduire) sont souvent sans âme et manquent de puissance. Les rituels en psychothérapie sont mis en forme par les thérapeutes ou parfois construits par les stagiaires selon leur besoin.
Après avoir fait ce douloureux travail de deuil qui consiste à reconnaitre l’abus et à reconnaitre ainsi que son propre père n’a pas été un bon père, Marie réalise un jour que son statut de victime (celui qui dit que « cela ne peut pas être autrement ») l’empêche aujourd’hui de vivre autrement qu’en victime des autres. Ainsi, pendant un stage d’été, elle imagine et vit son rituel, qu’on pourrait appeler le rituel de la bure. Des années plus tard, elle raconte :
« C’était un rituel d’adieu. D’adieu à la victime. Cette dernière est symbolisée par ma chemise de nuit, que j’aime beaucoup, en lin grossier. Elle prend nom de bure. J’organise donc une sorte de procession, depuis l’intérieur de la maison jusqu’au pied du petit sapin au fond du grand jardin.
La bure est portée à l’horizontale par les hommes du groupe, ils marchent devant, je suis juste derrière et les femmes marchent derrière moi. Je ne sais plus si nous chantions ou si nous pleurions, quoi qu’il en soit, nous marchions à pas lents et réguliers. Pendant la procession, je suis prise dans l’atmosphère du rituel, une impression de moment sacré, unique, et en même temps universel, je sens vibrer tous les partenaires de la procession.
Arrivés au pied du sapin, les hommes déposent la bure en partie sous les branches basses et en partie dans l’herbe. C’est le moment de la séparation : pleurs, sanglots, adieux définitifs.

Plus tard, les thérapeutes m’expliquent que pour terminer le rituel il serait important de brûler la bure. Je sens alors que l’épreuve la plus importante est arrivée: moi qui aime tant ma chemise de nuit en lin, je devrais m’en séparer dans la réalité, me séparer en fait de cette bure qui, elle, symbolise la victime à laquelle je dis adieu pour de vrai? J’irai donc seule, au fond du jardin, sur un emplacement de foyer déjà utilisé mettre le feu à la bure et la regarder se consumer. »

Pour Marie, il s’agit de sortir de la victime, c’est-à-dire de quitter une sorte de fausse responsabilité de l’abus pour entrer dans la vraie responsabilité qui consiste à dire : que vais-je faire de ma vie avec cet abus que j’ai vécu? Ce rituel ne la guérit ni définitivement, ni complètement, du statut de victime, mais amorce un changement réel dans cette direction. Ce n’est qu’un peu plus tard que Marie pourra réaliser que ce qu’elle a vécu avec son père était vraiment une chose insoutenable, qui imprégnait sa vie dans toutes ses facettes. D’autre part, elle donne dans son rituel une place au groupe des hommes et elle prend sa place parmi les femmes, hommes et femmes l’accompagnant dans cette étape. Marie se construit peu à peu comme femme avec les femmes et par rapport aux hommes.
En utilisant des rituels, en organisant des rites de passage, le thérapeute transpersonnel propose à la personne de symboliser une étape personnelle, la plupart du temps dans et avec le groupe. La dimension symbolique ouvre un champ de sens et de magie qui ne se laisse pas circonscrire à une interprétation réductrice et est ainsi porteur de transformation et de richesse. C’est une façon d’appréhender et d’assumer sa relation au mystère.

La puissance de ces rituels tient également au fait que le groupe est pris à témoin ou même participe au pas que chacun franchit de façon très concrète. Le vécu de chaque participant fait écho chez tous les autres. Dans la vision transpersonnelle, tout est relié et nous sommes tous interconnectés : l’expérience individuelle agit sur le collectif, et réciproquement. Au cours d’un rituel, c’est une réalité tangible.

– La dimension spirituelle

L’origine divine
Le thérapeute transpersonnel voit chez son client un être spirituel. Mais c’est au moment où ce client reconnaît lui-même cette dimension en lui, autour de lui, qu’un espace plus vaste peut s’ouvrir et qu’une guérison profonde s’amorce. Selon la psychothérapie transpersonnelle, une personne centrée uniquement sur l’aspect psychologique sans ouverture à du collectif, à du sens, ou au spirituel, ne peut pas changer en profondeur.
Ainsi Marie a découvert des abysses de souffrances, de culpabilité, de honte qui la submergent encore parfois… Après avoir exprimé, hurlé sa souffrance, elle est sortie peu à peu d’une sorte d’identification à la victime. Elle se sent encore parfois sale, impure mais dans une autre expérience, elle découvre en elle un espace qui «est resté intact dit-elle, pur, qui n’a pas été touché… » Cet espace, comme vierge, représente une dimension d’être qui n’est pas atteinte par la souffrance, une pureté intouchable qui ravit Marie et semble la rassurer vraiment.
Et c’est à l’occasion d’un temps de méditation que Marie perçoit une ouverture dans son corps et son être qui la met en relation avec ce qu’elle appelle le divin. Elle écrit :
« Le chemin de l’origine divine. Chaque cellule de mon corps est d’origine divine. Je ressens dans le mouvement et le toucher la réalité de cette découverte. L’intérieur de mon corps se révèle cellule après cellule, organe après organe, d’origine divine. Un bien-être et une simplicité au monde s’impose à moi. L’humilité de la réalité est là. »
La découverte de cette dimension spirituelle dans son corps, plutôt que dans un lointain qui la garderait séparée du divin, va d’emblée libérer Marie d’un poids : bien sûr elle a été abusée et elle a des difficultés avec son corps et ses relations, mais elle n’est pas uniquement ça, elle est aussi d’essence divine. Quel soulagement… Cette révélation transforme complètement le regard que Marie a sur son histoire et son corps et lui offre un véritable accès à une vie intérieure reliée au divin.

– Un chemin dans le corps

Réconciliation avec les hommes
Un exercice est proposé : descendre consciemment dans son corps et le laisser bouger, des musiques accompagnent ce moment. Voici ce que Marie confia après l’exercice :
« Dans le corps sans bouger, longtemps, longtemps. Autour du corps avant que le monde existe, cellules, cosmos, étoiles, vie. Sur la terre et avec la vie des humains, bruits, vacarmes énormes, luttes, cris, rires, danses, Vie. Après la vie, la mort, les morts, les amis partis dans l’au-delà, Vie. La vie est partout et dans mon corps. Le mouvement arrive. Des secousses me traversent comme des courants électriques. Je reconnais soudain : ces secousses étaient celles qui me traversaient alors que je n’osais rien manifester, avec la crainte d’être tuée par mon propre père. Mon corps a encaissé autrement. La thérapeute s’approche et m’aide dans le contact à recevoir du bon, du doux, à sortir de cette solitude infinie et douloureuse. Voilà des ondulations vitales, une ouverture de la libido. C’est le temps des purifications, l’une après l’autre comme une danse intérieure. Je visite intérieurement tous les hommes que j’ai connus avec mon sexe, jusqu’à mon père. Je me présente à chacun d’eux, les mêmes actes sont accomplis dans l’état de purification. Rédemption… Résurrection… Ondulations vitales… Danses intérieures… Mon corps est diapason, il vibre à tous les sons, toutes les musiques. La sécurité est dans mon corps, Je suis en sécurité dans mon corps. Tout est parfait. »
Dans l’expérience de Marie, le corps est au centre. Elle a accès de manière consciente à ses blessures. Le thérapeute transpersonnel accorde une place essentielle au corps qui se construit en même temps que la psyché. Tout ce qui a été vécu est là enfoui, gelé, ou simplement dissimulé dans le corps, comme le pensent aussi les thérapeutes psychocorporels. C’est dans son corps que Marie retrouve les empreintes de sa souffrance, à partir du corps qu’elle peut les exprimer, et grâce au contact du corps d’un « autre » respectueux et aimant qu’elle peut trouver en partie réparation. Cette réparation dans le corps lui a demandé des années de pratique et d’apprivoisement et reste encore au centre de sa vie.
Le thérapeute transpersonnel considère aussi le corps comme le lieu d’incarnation des dimensions subtiles de l’être, du divin. Ce mouvement d’unification rapproche de l’être. Le corps devient peu à peu la porte de l’être. Il devient forme, incarnation de l’être : une façon unique qu’a l’énergie, la vie, Dieu, … de se manifester dans le monde terrestre.
Dans cette optique, la thérapie transpersonnelle propose donc un chemin de conscience du corps, à travers des techniques diverses qui dépendent des compétences de chaque thérapeute : relaxation, méditation, yoga, taiji quan, danse, etc.… techniques d’attention et techniques d’exploration du corps qui guident une descente dans le corps vers l’être.
« Enfin la douleur se dissipe. Arrive alors un lieu immatériel, de lumière intense, blanche. La lumière divine, je la reconnais. Et là, dans la lumière, mon père, il est lumière divine (…)
Plus tard, la musique me donne l’envie de me lever et mon corps se meut. Je me sens et me vois honorer et célébrer ce temps de réparation, ce temps de pure beauté divine incarnée. Ce sont mes membres qui bougent, mus par la beauté. Je souris, je ris, je danse, je suis reine de beauté divine. Il n’est aucun doute que je suis tout ceci, habitée par ce que Dieu me donne dans cette incarnation, de lumière et de mouvement.
Je suis la beauté féminine faite, j’ai la grande joie de la vivre en mouvement dans ce corps de chair. Je suis libre de féminité. Je me sens belle, joie de la beauté, gratitude. Merci ! »
Marie avait pu retrouver en elle la pureté, une zone intacte, et voilà qu’elle peut voir cela chez son père aussi. Son père n’est pas seulement l’abuseur, il a aussi en lui une part de pureté comme Marie, qui n’est plus seulement l’abusée. Voilà encore une étape importante que celle de l’acceptation de l’ambivalence : découvrir et accepter que personne ne serait tout bon ou tout mauvais, pouvoir sentir en même temps des sentiments d’amour et de haine, ou être triste et en colère… C’est dans cette période que Marie rencontre un homme qui lui parait différent de tous ceux qu’elle a déjà aimés. Elle le dit attentif à la femme qu’elle est et respectueux du féminin et du sacré.

– L’engagement

Une lettre à ma mère
Que son accompagnement soit ponctuel ou durable, la thérapie transpersonnelle soutient toujours un mouvement d’engagement pour une vie plus entière, plus autonome, qui ne se contente pas d’avoir, de posséder, de montrer, mais qui se veut ouverte à l’autre, au monde, à soi-même et au mystère. Sans imprimer de direction particulière, elle est un accompagnement vers une liberté d’être.
Pour ce mouvement global d’engagement dans la vie, le thérapeute transpersonnel, l’animathérapeute, propose parfois de « petits » engagements. Il y a bien sûr toujours, dans les séminaires de groupe, un engagement à respecter le cadre thérapeutique avec les règles qu’il implique. Mais la fin des séances ou des séminaires, peut aussi être l’occasion d’une demande d’engagement. En y répondant, les participants décident de porter une attention particulière à un aspect de leur vie ou de poser un acte qui symbolisera pour eux une étape à franchir. Dans les séminaires, c’est l’ensemble du groupe qui est témoin de cet engagement.
Marie a retrouvé un bon père et, après différentes expériences autour de la réconciliation avec les femmes, elle se sent en paix avec ses ancêtres femmes, mais elle sait qu’il lui reste à se rapprocher de sa mère qui, elle, est bien vivante. Elle doit réaliser et admettre que sa mère n’a pas été une bonne mère, qu’elle n’a pas su prendre soin de ses enfants et les protéger. En acceptant enfin tout ça, Marie trouve la clef pour retourner vers sa mère, avec laquelle il y avait tant de confusion, et s’engage, à la fin d’un groupe, à lui écrire une lettre. La voici :

« Ma Chère Maman, Te dire que tout ce silence me fut nécessaire pour rétablir la paix en moi. En ce jour d’avant Noël, je souhaite te témoigner de mon amour inconditionnel. Que la lumière t’enveloppe. Que la paix t’enveloppe. Que la grâce t’enveloppe. Maman, je t’aime. Marie »

La lettre est envoyée.

Conclusion : Une thérapie du lien

Un chemin humain et la guérison des blessures de notre histoire à chacun sont assez complexes et passent, comme ce fut le cas pour Marie, par des avancées et des reculs apparents, des ouvertures et des fermetures souvent inattendues. Et sans doute ne pouvons-nous pas être guéris de tout pour toujours… Par contre un espace plus vaste que notre histoire peut être découvert qui embrasse tout ce que nous sommes en nous offrant davantage de conscience et une plus grande liberté.
Aujourd’hui Marie dit d’elle-même :
« Au cours de ces années, des changements importants sont apparus et ont pris progressivement place dans ma vie. Du point de vue psychologique je me sens plus solide avec surtout plus de lien avec les personnes et je suis engagée avec plus de simplicité…
J’ai trouvé une grande ouverture spirituelle. J’ai une confiance absolue dans ce qui est plus grand que moi. J’intègre à ma manière une façon d’honorer le divin qui fait partie intégrante de mon quotidien.
Mon chemin est plus doux et souple mais certains événements peuvent encore entrer en résonance avec les événements douloureux de mon enfance. Je sais aujourd’hui distinguer ce qui solide de ce qui est fragile à l’intérieur de moi et j’ai appris à écouter très finement mon corps et à considérer toute sensation aussi fine soit-elle pour l’accompagner et éventuellement traverser la douleur quand elle est là. Je sais que l’espace s’ouvrira. »
Marie a maintenant une relation engagée et douce avec un homme. Elle est donc capable d’intimité. Elle a développé un contact avec elle-même et une attention à l’autre qui ne la coupe plus de ses propres vécus. Elle connait le plaisir dans son corps et se sent reliée aux autres, à la nature et à tout le vivant

ANNEXE

Pour un cadre protégé

La thérapie transpersonnelle a pu accompagner Marie sur un chemin de guérison psychologique comme le feraient d’autres thérapies, mais il a aussi d’emblée été question de beaucoup d’autres aspects de son être : les aspects symboliques de ses vécus et expériences, leur dimension corporelle, énergétique, et tous ces aspects mystérieux de l’être humain et de la vie.
Les thérapies transpersonnelles sont des thérapies qui intègrent avec reconnaissance les apports d’autres thérapies et qui articulent un travail psychologique et une démarche intérieure profonde. Elles offrent un cadre protégé pour accueillir chacun où il est, en sécurité, et l’accompagner dans tous les espaces du vivant vers un nouvel équilibre et une autonomie en lien avec lui-même, les autres et l’univers.
Le client, le processus thérapeutique et le thérapeute sont protégés par un cadre clair et solide, proche de ceux qu’on trouve dans d’autres contextes thérapeutiques. Ce cadre est d’autant plus nécessaire et précieux qu’il s’agit de plonger dans des niveaux inhabituels, extraordinaires, par exemple dans les histoires de l’enfant, du bébé, l’histoire prénatale et bien d’autres espaces où la personne n’est plus vraiment en contact avec la réalité concrète qui l’entoure.
Des règles précises autorisent une grande liberté d’intimité et la confiance pour s’aventurer dans des niveaux de conscience inconnus : la confidentialité, l’engagement du thérapeute à respecter totalement son client (en interdisant la séduction, la sexualité et toute forme de prise de pouvoir et de manipulation) et à rester en supervision, c’est-à-dire sous la tutelle d’un professionnel plus compétent.
Le psy transpersonnel privilégie la présence à l’instant et l’engagement dans la relation. Il s’offre comme « autre », comme frère, ami, parent, comme « miroir » que le patient se voie, s’entende et se reconnaisse … et il ose, il invente, il s’implique personnellement. C’est un créateur et il a déjà exploré lui-même tant et tant les espaces de l’humain qu’il peut accompagner dans beaucoup d’expéditions intérieures qui paraitraient certainement déraisonnables aux yeux de certains.
Une intelligence intuitive se développe et donne une plus grande facilité d’adaptation à la vie comme elle se présente. La psychologie, les modes de relation évoluent et la circulation énergétique se transforme. Pour la plupart des personnes, c’est un éveil progressif. Certaines, dans ce processus de transformation, vivent des sortes de crises, qu’on appelle d’émergence-urgence spirituelle et un éveil plus subit, plus radical.
Avec la perte des repères spirituels, les signes de ces ouvertures peuvent être facilement confondus avec une maladie mentale. La plupart des thérapeutes ne sont pas préparés à accompagner ces crises, car, effectivement, un œil peu aiguisé peut craindre ces états de conscience différents en se méprenant sur leur origine et leurs dangers. Le thérapeute transpersonnel se doit de distinguer ces crises de troubles psychotiques et d’agir en conséquence…

GLOSSAIRE

Holotropique : du grec holos,  » le tout « , et trepein,  » aller vers « . Ce terme signifie donc : qui va vers le tout, recherche de l’unité, de l’absolu. Terme créé par S. Grof.
Hylotropique : du grec hylo,  » la matière « , et trepein,  » aller vers « . Ce terme signifie donc qui va vers la matière, par extension le quotidien, l’ego, recherche complémentaire de holotropique. Terme créé par S. Grof.
Mandala : terme sanskrit signifiant cercle. Dans la technique de Respiration Holotropique, les participants sont invités après l’expérience à dessiner. Ils reçoivent une feuille où un grand cercle est tracé.
Quête de vision : rite de passage amérindien basé sur une mort et une renaissance symbolique. C’est l’une des plus anciennes cérémonies chamaniques pour trouver une guidance spirituelle et renouveler le sens de sa vie. C’est un temps de communion profonde avec les forces fondamentales de la nature et les énergies spirituelles de la création.
Sweat-lodge : hutte de sudation amérindienne, rituel traditionnel qui recrée une sorte de matrice obscure et très chaude où des tours de paroles – ou prières – sont prononcés. Autre passage de mort et renaissance. Ce type de rituel existait dans la plupart des traditions.
Respiration Holotropique : Cette technique a été mise au point par Stanislas Grof, l’un des fondateurs de la psychologie transpersonnelle, qui s’est inspiré de pratiques traditionnelles et chamaniques. Elle vise à nous ouvrir sur tous les niveaux d’être, du plus physique au plus subtil : depuis notre histoire personnelle, périnatale (autour de notre naissance) jusqu’à notre conception, et au-delà, des expériences transgénérationnelles, vies antérieures, identifications avec des animaux, végétaux, … contact avec des entités, … jusqu’à des ouvertures spirituelles ultimes. Mais il ne peut y avoir d’objectif à ces plongées, il s’agit de laisser émerger les vécus, avec la confiance dans le corps et l’être.
Transpersonnel : signifiant « au-delà de la personne humaine, qui transcende la personne ». A la croisée des traditions spirituelles, des philosophies, des psychologies et du chamanisme, le mouvement transpersonnel pose un regard holistique sur l’être humain. Il conduit vers le développement de valeurs spirituelles, de partage, de solidarité, de compassion. Au-delà de la seule histoire biographique, les thérapies nées de ce courant, prennent en compte le vécu périnatal (gestation et naissance) et intègrent aussi les dimensions corporelle, émotionnelle, mentale et spirituelle.

 

Brigitte CHAVAS, in revue Synodies Psychothérapies et spiritualités, GRETT, 2014